Assise entre copines à la table d’un restaurant japonais
tout ce qu’il y a de plus européen, elle observait la carte l’air circonspect, voire suspicieux. Faut dire que c’était pour elle la première fois… Yakitori, sushi, sashimi… bref vous voyez quoi…
Y’a de quoi se faire des cheveux !
Tiens parlons-en de cheveux, l’une des filles avec qui elle avait rendez-vous sortait de chez le coiffeur : un soin, une coupe, un brushing et un polish plus tard… elle revenait le poil brillant et le cœur serré prête à bouffer du poisson cru au vue des 3 heures qu’elle venait de passer à se faire détrousser d’une bonne centaine d’euros !!!!
Revenons à nos nippons… Attablée à l’européenne, « la bizut » attendait fébrile l’arrivée du repas, se félicitant intérieurement d’avoir déjeuné le matin d’une bonne baguette de pain …
C’est étonnant cette aversion qu’on les gens pour le poisson cru... J’veux dire, une fois dévêtue, la bête est colorée, goûteuse et multivitaminée telle un bon fruit de saison ! Je soupçonne chez ces gens un racisme latent pour la pauvre bête à écailles qui vous fixe d’un œil torve au bout de l’hameçon, une fois la ligne levée… Moi, ça me scie, c’est vrai quoi, vous diriez quoi, vous, si l’on vous pendait par la lèvre inférieure à un cintre en métal ? Vous feriez un sourire, et couveriez du regard le salaud qui vous pêche ? ALoooorrrrs ! Moi je dis…. C’est du délit de faciès, Môdame !
Bon j’m’égare un peu mais faut dire que j’ai un aquarium à la maison et finalement, j’me demande si derrière son œil peu expressif, le poisson n’aurait pas lui aussi quelques sentiments profonds qui méritent le respect du convive qu’il invite à sa table….
Bref, quelques minutes plus tard, fort peu en réalité, puisque la cuisson n’est pas de nature à prendre du temps au pays du soleil levant….
Arrive le miso, sorte de soupe légère aux allures de rince doigts usagés… "Bizut" s’y est collé. Elle boit, se tait, inspire…car elle le sait, le pire reste à venir.
La serveuse apporte alors un grand plat en forme de barque délicieusement paré de nos mets commandés. N’était-ce pas magnifique de voir cette barque échouée là sur la table, expression symbolique artistiquement corporelle du célèbre ou bientôt célèbre Haïku franco-japonais :
Un filet levé
Une lame effilée
Des filets levés
Tout ce poisson rouge, orange, noir, blanc étalé à même la barque, ou vaguement installé sur un futon de riz blanc eut pour effet d’inquiéter la « bizut » qui réclamait ses brochettes « cuites », bien « cuites » à corps et à cris étouffés…
Sushi, sashimi, et autre spécialité en « i »… Tout y était. Nous y étions…. Tandis que nous nous jetions sur le plat (nous autres initiées), à grand renfort de compliments sur la tendreté du saumon, et le petit goût fleuri du gingembre vinaigré, la bizut balayait du regard la table, la pièce, le monde entier puis ses baguettes, en marmonnant ce qui ressemblait à un :
- « Le Japon est la troisième puissance économique mondiale, et il n’est pas fichu de servir des fourchettes à table ? »
Je vous le dis… c’était pour elle la première fois…
Ben vous n’y croirez pas…. Elle se lance vaillamment, enfile ses baguettes, cherche le mode d’emploi et se pinçant le nez moralement, elle se force à gouter d’un air dégouté la chair pourtant exquise du poisson coloré. Ni une, ni deux, la petite ne s’démonte pas elle pique dans le tas et va noyer le poisson dans son soja/wazabi telle une geisha dégourdie !!!
Waouh ! C’eut forcé le respect si…
-« C’est quoi ce truc noir autour du sashimi, là ??? une peau de poisson fanée ? Un boyau japonais séché ???? »
Le sashimi éventré gisait là dans le bol de sauce, agonisant dans sa chemise d’algue noire lacérée…
-« mmmmm J’aime pas…. »
Le verdict est tombé. Le bizut a goûté. Peu enclin à laisser tomber son étude de met japonais, elle s’élance curieuse vers les crudités décoratives (radis noir et concombre hors saison datant du client précédant, sans doute moins attiré par un « home staging » de bateau qu’elle ne l’était !….)
Puis les brochettes arrivent. Ses brochettes.... toutes cuuuuiiiiitttes, toutes chaudes !
Les armes étaient rendues. Le bizut ne l’était plus :
- Ben vous, j’sais pas mais….manger japonais moi…ça n’le fait pas…. C’est tout cru… c’est dégueu… j’ai essayé… maintenant je peux le dire :
- pas de sushi, merci !
N’empêche que moi, je vous le dis… un saumon wazabi : c’est tendre et c’est exquis !



